Expo : Les lettres ordinaires, Adrianna Wallis

Adrianna Wallis s’est interrogée il y a quelques années sur le destin des lettres qui ne peuvent atteindre leurs destinataires en raison des erreurs d’adressage figurant sur les enveloppes.

Commencé comme une enquête, ce projet l’a conduite à Libourne, dans un centre dédié de La Poste où les employés ouvrent les plis à la recherche d’indices leur permettant de retrouver l’expéditeur ou le destinataire. Parfois, ils échouent, et c’est dans ces lettes perdues d’auteurs inconnus et anonymes que l’artiste s’est immergée. Elle y a découvert une matière littéraire, psychologique et sentimentale, coulisse de notre monde social et intime.

***

J’ai découvert Adrianna Wallis il y a environ un an. J’étais invitée à la performance qu’elle proposait aux Archives nationales, à Paris. Ce soir-là, je m’en rappellerai toute ma vie. Je me revois déambuler la nuit, entre les allées remplies de dossiers poussiéreux, m’arrêtant parfois pour écouter la voix d’un être sans nom prendre celle d’un autre, au moyen d’une lettre qu’il ou elle nous lisait et relisait en boucle.

Leurs voix résonnaient dans le bâtiment vide. Les mots ricochaient sur les tranches de cuir de vieux dossiers laissés pour compte, pour finalement s’imprimer au fond de moi. Ces transmetteurs, ce sont les Liseurs, les bénévoles qui ouvrent les lettres avec l’artiste dans son atelier pour les lire. Il y en avait sept je crois, et chacun d’entre eux incarnait l’auteur de la lettre perdue de leur choix. Je me rappelle avoir ri, avoir pleuré, avoir été en colère, avoir eu peur, avoir aimé, en écoutant les récits passionnés destinés à un père, un mari, une amie, un président ou que sais-je encore.

Je me rappelle qu’Adrianna a dit « tentez de retenir une phrase, peu importe laquelle, et de la retenir toute la vie, pour donner une mémoire à ceux qui n’auraient jamais dû être entendus ». J’ai retenu une phrase de la première lettre, c’était une jeune fille qui racontait ses vacances et qui parlait d’un homme qu’elle aimait. Elle disait de lui « il a le soleil sous la peau ».

J’ai longuement repensé à cette soirée qui avait été si spéciale pour tant de raisons (et d’autres, que je n’expliquerai pas ici). Quand j’ai su que l’artiste allait créer une nouvelle exposition autour de ces Lettres ordinaires je ne pouvais y résister.

Me revoilà aux Archives, un an plus tard. Je traverse les divers aménagements prévus pour la journée du patrimoine sans les regarder (j’avais autre chose en tête à ce moment-là). J’arrive dans une pièce ronde, lumineuse et cristallisée par le verre des fenêtres, des miroirs et de l’énorme lustre en-dessous duquel les Liseurs sortent des lettres au hasard d’un vieux carton, pour les lire à qui voudra bien les écouter.

Avant de profiter de cet instant, je déambule dans les autres pièces (je garde le meilleur pour la fin). J’y découvre notamment Les adresses, une collection d’enveloppes adressée à Mme Yvette Dipatou du 3 000 rue de la famille, à Mme Marie Larejettée au 7 rue de la demande de Pardon, ou encore à M. Bernard Abruti, du 30 avenue des crétins. Je souris. Il est toujours fou de voir que dans sa douleur, l’être humain est poétique et merveilleux.

Les adresses, depuis 2016

Dans une seconde pièce, il y a aussi Les réponses, une vidéo où l’artiste a demandé aux employés du centre de Libourne d’improviser sur le vif une réponse à une des lettres perdues. Ça m’a tellement touché de voir l’émotion traverser ces gens se donnant du mal pour tenter de réconforter de parfaits inconnus en signant à voix haute « papa » ou « maman ». C’était terriblement beau et sensible.

Les réponses, 2018

Pour le reste, il faudra vous y rendre par vous-même. J’espère avoir assez titillé votre curiosité.

Je termine ce moment si particulier assise sous le lustre de la première salle, sur un grand disque noir clairsemé de coussins de velours. Cet espace est dédié à notre écoute des Liseurs. Nous sommes assis, affalés, certains allongés ont fermé les yeux et nous nous laissons à nouveau absorber par les récits.

L’artiste, Adrianna Wallis, en Liseuse

Nous, les Ouïes, nous ne parlons pas. Je ne peux pas m’empêcher de penser que tout cela à comme un air de fumerie d’opium modernisée. Le temps se perd. Une lettre est lue, puis une autre, et encore une autre. J’avais envie de rester toute la journée. Je savais que ça n’avait pas d’autre fin que l’aptitude de mes oreilles à rester éveillées. Je voulais absorber chaque histoire. Parfois, quand le texte me parle tellement que j’aurai pu l’écrire moi-même, je souris malgré moi. C’est un dialogue intime entre l’auteur, l’intermédiaire Liseur, et nous.

L’artiste et une Liseuse préparant une lecture

Encore une fois je suis repartie la tête pleine de rêves et de réalités cruelles. Il faut toujours un peu de deux pour raconter une histoire mémorable. Merci à Adrianna Wallis pour son travail et à tous les bénévoles qui permettent à ces voix d’exister.

Enfin, quelle grande idée d’avoir donné lieu à ce projet au sein des Archives nationales. Il fait bon voir la trace du commun des mortels ancrée dans un lieu aussi symbolique et important. Il résonne comme un devoir de mémoire et d’apprentissage de nos ainés, qui nous aident à grandir, qui comprennent ce que l’on ressent.

Si vous souhaitez voir Adrianna, l’exposition est disponible jusqu’au 16 novembre 2020 aux Archives nationales.

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J’espère sincèrement que cet article vous a plu. J’espère également vous avoir donné l’envie de découvrir cette artiste et d’aller admirer son travail ainsi que celui de tous ceux qui œuvrent avec elle pour les Lettres ordinaires.

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