En 1982, Perec publie le texte Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Pendant trois jours, à différents moments de la journée, il se rend sur la Place Saint-Sulpice et tente d’y noter tout ce qu’il voit. J’ai envie de faire la même chose. J’en parle à mon ami Ox, qui me dit que c’est un exercice récurrent en première année de sociologie. À l’époque où on lui avait demandé de le faire, il avait eu la flemme et, constatant qu’il ne se passait vraiment rien, avait tout inventé. Il ajoute que la plupart de ses travaux d’études de socio avaient été rédigés sur ce modèle-là.
10h15 : Arrivée au café de la Mairie. Je demande au serveur quelle est la meilleure table où s’asseoir en terrasse. Il me pointe du doigt la première ligne, seconde table côté gauche. « Ici vous avez la fontaine, l’église et les premiers rayons du soleil. »
À côté de moi, des touristes prenant leur petit déjeuner et une actrice connue qui se fait interviewer. Elle raconte être tombée amoureuse de l’écriture, qu’elle était fille unique, que son modèle est Charlotte Gainsbourg. Elle est très passionnée par ce qu’elle dit et s’en émeut.
Je demande un café et un croissant au beurre. Je lis Perec.
Je lis la phrase « un livreur en blouse blanche sort de sa camionnette » (p.23) quand, devant moi, un livreur en blouse blanche sort de sa camionnette.
Devant la fontaine, une mannequin et la mère d’une famille de touristes prennent la pose, côte à côte, pour être prises en photo. Chacune son shooting.
L’actrice à côté de moi parle beaucoup. Je n’arrive pas à regarder ce qui se passe d’insignifiant. Elle dit que notre génération aime le travail et que l’intelligence artificielle signera la mort de la littérature dans le cas où ce ne serait pas le plus grand achèvement de l’humanité. Je me demande si je n’aurais pas dû intituler l’exercice Tentative d’épuisement d’une conversation.
À cette heure-ci, il n’y a que des camions de livraison qui passent. Des taxis. Toujours les mêmes lignes de bus : 86, 63, que notait Perec et qui lui faisaient dire qu’il aurait dû être un chef de la RATP.
« Sur un plateau, c’est là que tu te sens la plus libre ?
– Ouais, ah ouais. Enfin, ça dépend. »
« J’ai eu énormément de chance. »
« L’important, c’est d’être sincère en tout. »
« Je marche énormément à l’instinct. »
11h20 : le soleil n’est toujours pas en terrasse et Perec dit « Il fait froid, de plus en plus, me semble-t-il. »
Le mot « accalmies » revient beaucoup dans le texte. Il y en a peu en vrai. Ce serait plutôt « crescendo » toute la journée. C’est parce qu’il va faire beau.
Je me suis levée et suis partie m’asseoir sur le rebord de la fontaine. Le bruit de l’eau me vide la tête. C’est un bruit de chute.
Groupes : élèves en voyage scolaire, touristes, pigeons.
Les pigeons gardent la fontaine avec virulence, perchés sur la tête de Fénelon. Elle est leur temple.
Le soleil pointe sur les pavés où la mannequin s’est roulée par terre en nuisette à froufrous rose. Entre les plots de béton. C’est souvent là que les chiens pissent.
Personne ne traverse la place en ligne droite. Les gens arrivent de toute part et tracent des lignes de fuite.
Derrière une Tesla blanche, une 2 CV rouge délavé.
Je n’ai pas envie de relever tous les lettrages. Si je le faisais, il faudrait lire les milliers de tote bags.
La terrasse du café de la Mairie ne commence à prendre réellement le soleil qu’à midi moins dix.
La place n’est jamais vide. C’est comme si elle ne s’arrêtait jamais de respirer.
À coté de moi, un enfant plante un bâton dans l’eau et le remue dans tous les sens. Je le regarde mal. Il part courser les pigeons en hurlant.
Peut-être que quelqu’un a déjà calculé le nombre de photos à la minutes qui sont prises sur terre-plein.
Un mec passe en fauteuil roulant motorisé ultra sophistiqué.
Des mecs en costume.
Des mecs mal habillés.
Un mec en costume aux cheveux super sales.
Un mec habillé en noir et blanc promène son chien noir et blanc.
Un teckel tire sur sa laisse pour mordre les pigeons.
Midi pile. Je pars déjeuner à Odéon.
***
15h45 : retour au café de la Mairie. Je m’assois sur la table la plus à gauche de la première rangée qui n’est pas encore débarrassée. Visiblement, on y a mangé deux salades, dont une avec du saumon, et une coupe de glace au cassis. Il reste un fond de demi de bière blonde. La terrasse est pleine. Les gens font la queue pour s’asseoir.
J’ai retrouvé le serveur de ce matin, qui, comme ce matin, termine son service quand j’arrive. Il félicite mon choix de table.
Sur la place, une femme s’abrite du soleil avec un parapluie argenté.
J’ai terminé Perec. Je demande un coca et une carafe d’eau.
Plus aucun camion de livraison. Beaucoup plus de bus à moitié vides. Désormais, ce sont eux qui klaxonnent.
Des vieux hommes avec des cannes. Des vieilles femmes qui leur disent de se presser, sinon ils vont rater le bus.
Le brouhaha des conversations captive moins mon attention.
Un mec assit dans une caisse en bois à l’avant d’un vélo conduit par un autre mec porte une caméra et filme une mannequin en tenue de tennis qui roule juste derrière eux. Ils s’engouffrent dans la rue des Cannettes.
Le nouveau serveur propose à chaque nouvelle personne assise à une table si elle veut prendre un verre de vin. Il n’est jamais trop tôt.
Deux femmes marchant à côté sont du même âge (une soixantaine d’années) font la même taille, sont de la même corpulence et ont la même coupe au carré blond peroxydé.
Un chauffeur de taxi cherche quelque chose dans on coffre. Cardigan vert en cachemire, lunettes aviateur, col de chemise et pantalon parfaitement repassés.
Personne ne traverse pour se rendre sur le terre plein en utilisant le passage piéton.
16h12 : Une passante me demande l’heure parce que son téléphone est mort.
« Derrière les palmiers ; un thriller sulfureux » « La femme de ; un inspirant récit d’émancipation chabrolien » sur les bus.
Derrière moi deux hommes parlent théâtre. Le plus jeune à une voix type critique du Masque et la plume. Il dit à propos d’une pièce « Je ne suis pas rentré dedans, je suis resté dehors. » puis lit un poème qui dit « Les anges aussi font la lessive. » probablement de Claudel.
Il lit un second texte de Claudel s’adressant aux protestants qui dit « cesser de protester. »
Il termine sa tirade par la phrase « Ça claque, quand même. On dirait un aphrodisiaque. »
Derrière une 2 CV bleue, une Tesla rouge.
Les serveurs disent à tour de bras « je suis à vous. »
Un homme qui ressemble à un mélange entre Mick Jagger et un jury de concours de beauté promène un sublime colley.
Je me perds dans la contemplation des gens qui passent et j’oublie d’écrire. Le rythme de la fin de journée me berce.
17h45 : je me lève, et pars.

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