Le paradoxe de l’interaction

Se sortir de chez soi peut paraître insurmontable. Pourquoi délaisser un environnement où tout est là pour nous satisfaire, nous distraire ? On oublie que c’est faux, qu’il nous manque tout le reste : de l’air frais, de la lumière naturelle, de l’imprévu.

C’est ce qui a guidé mes pas tout à l’heure vers le Große Wallanlagen – parc domanial d’Hambourg situé seulement à quelques minutes de l’appartement. J’étais partie pour une marche quelconque vers une destination inconnue. Mes pas m’ont fait atterrir au roller-parc que j’avais repéré lors de ma précédente escapade. C’est drôle comme la simplicité de se retrouver ici, à observer dans les derniers rayons du soleil les rollerskateurs danser sur l’asphalte, une boisson chaude à la main et un livre dans l’autre, peut procurer un sentiment unique de liberté. Il n’y a que dans ces moments-là que l’on se laisse aller à observer les autres, à se laisser regarder aussi par les êtres de passage.

Je me sens pousser des ailes. J’étais brulée d’envie d’adresser la parole à cette allemande – arrivée depuis peu qui partageait mon banc – dès l’instant où au téléphone elle commença à parler dans un français approximatif. Je me suis totalement désintéressée de mon livre, je faisais semblant de le continuer, l’oreille dressée je voulais tout savoir de la vie de cette femme assise près de moi. Comme j’ai hésité à tourner la tête juste pour voir à quel visage était associé son récit ! Elle venait d’arriver dans cette ville, le parc se trouvait juste en face de sa porte, elle comptait louer sa maison pour plusieurs années, commencer un nouveau chapitre, se donner une chance ici. Comme c’était excitant !

Je n’ai pas non plus osé la complimenter sur son français une fois la conversation terminée. Les mots tournaient dans le vide en boucle dans ma tête, ne sortaient pas. Un moment j’ai cru qu’elle souhaitait encore parler, et que de fait elle hésitait à se tourner vers la personne la plus proche d’elle – moi. Nous sommes restées comme deux animaux, à se renifler à distance sur cette embarcation qu’était notre banc baigné de soleil, sans faire le premier pas.

Elle a fini par se lever, au moment fatidique je me retrouvais prise d’un élan pour la regarder partir. Elle s’était arrêtée à quelques pas de moi, dans mon dos, regardait une dernière fois les adultes rouler comme des dieux flottants, et nos regards ont failli se croiser. J’ai tourné la tête trop vite – prise sur le fait. Gênée d’avoir trahi ma curiosité retenue, je suis aussitôt retournée à l’asphalte. Elle est partie pour de bon, et alors j’étais soulagée. Cette attitude que nous, humains, adoptons envers nos semblables est surprenante. Nous sommes tiraillés par le besoin d’entrer en contact les uns avec les autres, et à la fois ce besoin implique tant que l’on se sent profondément heureux d’être en paix une fois l’occasion avortée. Un sacré paradoxe social.

Le plus surprenant est ce qui est arrivé seulement quelques minutes après. Un poil déçue par ma propre lâcheté, j’ai sorti la cigarette que je n’avais pas voulu fumer à côté de cette femme, peut-être par peur que l’odeur de la fumée ne la fasse fuir deux fois plus vite – dans la logique du paradoxe, c’était aussi une façon de récompenser ma solitude bien conservée. J’étais à nouveau capitaine de mon navire en planches de bois. A cet instant voici ce qui se passe : une seconde femme – très ressemblante de la première – arrive sur mon banc, et me demande en français – ! encore une – si je ne peux pas lui offrir une cigarette. J’étais clouée sur place. La possibilité d’un nouvel échange, et dans ma langue maternelle par une allemande évidente était si fine que je n’aurais pas pu l’inventer. Comme si on m’avait donné une seconde chance de prouver que oui, j’étais capable d’interagir, et même que je le méritais. C’était reparti pour un tour. J’avais envie d’entamer la conversation avec cette inconnue, histoire de compenser la précédente, mais elle ne voulait pas plus me déranger, et est partie ma clope au bec, me laissant à nouveau seule, cette fois-ci frustrée, ruminant mon combat social intérieur.

A retenir : la solitude nécessaire est appréciable sauf si elle vient interrompre la possibilité de créer du lien social, surtout si celui-ci est agité par une curiosité. Autrement, le monde extérieur nous rappellera bien assez vite que le manque de courage n’a pour finalité que de nous faire sentir misérable.

Teto Maltesi

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