Sandy prépare les cocktails de fruits et de rhum Takamaka. Dites-lui comment vous vous sentez aujourd’hui, ou ce qui vous fait rêver, comme la transparence de l’océan ou les couleurs criardes des fleurs d’hibiscus et de frangipaniers et il vous amènera, dans un grand verre tulipe, un liquide à la couleur du ciel en dégradés jaune, vert, orange ou rouge. Sandy est indien et très bon en maths. C’était plus simple de venir travailler ici, dans l’hôtellerie. Ailleurs, il n’y a pas de travail. « You know, my life has always been down, up, down, up ». Son pays lui manque, il n’y retourne qu’une fois tous les deux ans pour voir sa fille. Quelques jours après notre rencontre, il vient me demander comment je m’appelle. Je déchire une feuille de papier de mon carnet et lui écris nos sept prénoms. Je lui dis, l’index posé en plein milieu de mon coup de soleil sur la gorge « Moi, c’est Eloïse, mais Elo c’est plus simple ». Son visage se détend et il sourit. « Elo ». D’île en île, tout le monde m’appellera Elo.
Nous n’avions que 50 minutes d’escale entre le premier et le deuxième avion et l’aéroport d’Abu Dhabi est une ville entière à traverser. Contrairement à d’autres familles, nous n’avons pas la voiturette destinée à nous accompagner sans effort directement d’une carlingue à l’autre. On court, on crie, on manque de perdre quelques valises en chemin, on termine toutes les bouteilles d’eau et forcément, on a envie de pisser, mais ce sera pour plus tard, une fois dans les airs. Les 14 heures de vol sont balayées à la seconde où nous arrivons sur le tarmac. À Mahe, l’air brûlant et humide épouse notre peau. Notre première mission est de trouver le bateau qui nous transportera jusqu’à Praslin, la deuxième plus grande île de l’archipel. Quelques roupies versées pour prendre celui qui s’apprête à partir et nous quittons déjà ce qui vient de nous accueillir. La houle soulève, les courants sont puissants à mesure que la masse de paysage s’éloigne, jusqu’à disparaître dans la brume matinale. Les sacs à dos tanguent d’un côté et de l’autre, les bouteilles roulent sous les sièges scellés sur le pont. Je ne me demande pas si j’ai le mal de mer ou l’envie de dormir, je ne veux pas en perdre une seule miette. Dans le taxi qui nous récupère, je colle mon visage à la fenêtre de la cabine climatisée qui dévale les routes. Je veux voir de quoi est faite la jungle, quels fruits poussent dans les arbres, à quoi ressemblent les épiceries et les maisons. Sur la droite, un banc de sable nous rejoint pour terminer la course. Nous longeons son ruban immaculé jusqu’à l’arrêt soudain, devant une bâtisse aux murs blancs. Une enseigne en bois flotté et peinte indique « Village du pêcheur ». J’y entre pour traverser l’accueil, le bar, quelques tables de restauration posées sur le sable, passe sous les palmiers. La plage est là. Le ruban se glisse sous mes pieds nus. Ses grains sont plus fins que du sel et forment un cataplasme argileux qui se poursuit sur 5 kilomètres. Il n’y a pas une âme. Sur l’eau, me font face des barques de pêcheurs et un îlot de roches et de feuillages jurassiques entre lesquels se distingue la pointe d’un toit.
Les jours qui suivent ont le goût des fruits frais, de la Seabrew (bière locale) et de la sauce créole sur les poissons grillés. Nous nous levons à 6h tous les matins pour nous baigner avec les premiers rayons du soleil, déjà radiant. L’eau a la couleur du lait d’ânesse et nous devons prendre garde à ne pas marcher sur les petites raies qui ondulent en quête de leur repas. Entre nage, lecture et tartinade de crème solaire, je longe le ruban. Les hommes viennent me voir, me saluent poliment et me demandent si je suis seule. Ils ont tous un bateau, il suffirait de choisir. La journée, ils partent et reviennent, chargés de poissons qu’ils découpent et nettoient sur le sable pour lever les filets, entourés de chiens errants qui veillent et parfois demandent quelques caresses. Quand l’un des hommes arrive, ils le reconnaissent et lui aboient dessus. Le pêcheur montre les dents et brandit une poignée d’algues dans leur direction en hurlant « You want some more ? You want some more ? » et les chiens couinant reculent d’un pas. Le soleil couchant est rose, la mer mauve. Le soir, les crabes violonistes sortent de leur trou pour nous divertir au dîner.
Il n’y a pas de lumière la nuit. Il n’y a que le noir profond et total. Seuls quelques scintillements de-ci de-là le long de la côte indiquent les autres villages, se mélangent aux points dans le ciel, éparses. Quand les maillots de bain sèchent, je vis nue sous mes vêtements. Allongée sur un transat, je pourrais m’endormir à la belle étoile. Mais j’ai peur des glands de palmiers qui parfois se rompent et nous tombent sur la tête. J’ai besoin d’éclairage, pour, avant de m’écrouler, sortir mes stylos que l’avion a fait baver et inscrire, sous le regard des geckos sur les murs de ma chambre, toute la beauté.
Lors de cette première étape, ce fut la première fois qu’en voyage, j’avais du mal à sortir de mon cocon. Je n’eus pas tout de suite soif de tout voir ni de tout découvrir. Je savais que le reste du séjour serait chargé d’aventures. En l’écrivant, j’ai le même désir, de ne recommencer que par un seul lieu, une seule carte postale. L’envie de savourer à nouveau les premiers parfums de ce paradis.

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