Apprécier sa chance

Savoir que nous allons partir en voyage à l’autre bout du monde dans quelques mois ne m’a jamais procuré un sentiment d’excitation. Comme Quelqu’un me l’a dit, le futur n’existe pas. Jamais. Il n’est qu’un carré de couleur marqué du titre « Seychelles » dans le calendrier de mon téléphone sur lequel mon regard passe sans s’arrêter. Puis survient la veille du départ. À ce moment, je me demande ce qui m’a pris de partir si loin. Ma vie chez moi, à Paris, se bouscule. Des projets se concrétisent, d’autres naissent. Des vies arrivent sur Terre, d’autres la quittent. Le quotidien est rempli jusqu’à ras-bord d’obligations et de sorties et moi, je plaque tout. Ce genre de prise de conscience crée une angoisse insurmontable, un dégoût de partir. Partir, que j’ai, par le passé, tant chéri quand ma vie me semblait trop vide ou insatisfaisante. J’en arrive à me plaindre de quitter le pays pour une aventure dont la beauté dépasse tout ce que je n’ai jamais vu jusqu’alors, quand Quelqu’un me dit « C’est ton problème si tu ne sais pas apprécier ta chance. » C’est comme une gifle qui s’imprime sur ma joue et ne part plus, elle, pendant des jours.

J’y pense dans l’avion bourrée de Lexomil parce que j’ai peur de voler, j’y pense sur les plages paradisiaques en sirotant des piña colada, j’y pense en lisant devant les plus beaux paysages de jungle mêlant la Sicile à Praslin, j’y pense quand le soleil trop proche de nous pauvres mortels brûle ma peau avant de la brunir, j’y pense en restant coincée à l’aéroport, attendant d’être rapatriée par l’ambassade de France parce que la guerre est en Iran pendant mon séjour et qu’elle se trouve sur ma route entre le Paradis et rentrer chez moi, j’y pense jusqu’à finalement retrouver mon lit, mes livres et mon ordinateur, jusqu’à ouvrir les Chroniques du hasard d’Elena Ferrante et tomber sur cette phrase : Il est impossible d’arracher ce que nous prenions pour notre peau sans en éprouver de la souffrance. 

J’ai donc compris que le changement, même associé à la chance, est douloureux. C’est normal. Qu’il ne sert à rien de le taire pour ne laisser qu’une surface lisse et brillante d’un évènement qui nous traverse ; ce ne serait pas de l’écriture, mais autre chose, d’anesthésié et d’imbuvable. La moitié du récit. Cher lecteur, chère lectrice, je ne me fais donc pas prier pour partager, en introduction du récit de mon voyage, ce premier sentiment qui m’habita à l’approche du départ, tout comme je ne me priverai pas d’énumérer les merveilles et rencontres qui vinrent compléter, dans le même temps, ce chapitre de ma vie.

Le monde est brutal, mais la beauté l’est aussi. 

Commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.