Étiquette : CHRONIQUES

  • Petit guide à l’usage des authentiques ambitieux en mal de vocation

    J’ai acheté Fran Lebowitz, Pensez avant de parler lisez avant de penser, en occasion chez Gibert (comme l’entièreté de mes achats de livres). Je fais un minuscule aparté pour le lecteur qui désirerait me connaître (si ce n’est pas déjà le cas, étant presque exclusivement lue par mes amies et amants), en lui disant que le débat de celui qui est arrivé en premier, de l’œuf ou de la poule, fait pâle figure face à celui qui questionne ma présence chez Gibert toutes les semaines pour acheter des livres, ou le prétexte d’acheter des livres uniquement pour me rendre chez Gibert. J’adore l’odeur de la colle des livres de poches. 

    Lundi je sors donc, d’une réunion de 4 heures assez chronophage en plein cœur de la forêt-domaniale-fucking-labyrinthe du campus d’Orsay. J’ai plus d’une heure de trajet pour rentrer chez moi et une migraine. J’ai très envie d’un cheeseburger et d’un verre de vin. Ma raison me rappelle que nous ne sommes que lundi. Je regarde le soleil se coucher sur les milliers de maisons blanches à toit couleur brique qui défilent. Je n’ai vraiment pas envie de rentrer tout de suite. Il y a ce livre de Fran Lebowitz que j’ai envie d’acheter et que je pourrais obtenir si je restais dans le RER deux stations de plus que celles me permettant de rejoindre mon nid. Cela rallongerait mon retour de 45 minutes au moins, mais à part mon ficus, personne ne m’attend. 

    Je descends à Luxembourg, marche vite. Descends le boulevard Saint-Michel. Cette rue devenue fantôme après la pandémie à la fermeture de presque tous ses commerces se renouvelle de restaurants et cafés asiatiques qui proposent tous la même chose et s’alignent en rang d’oignons dans une DA qui dénote salement avec la Sorbonne et la statue de Danton. Je pousse les portes du bâtiment haussmannien poussiéreux, monte quatre à quatre l’escalator vers le rayon littérature, voit que le livre existe en grand format, relou à transporter partout, grimpe un étage de plus, jusqu’au rayon des poches. Je renifle l’air d’un grand coup de nez au passage, attrape l’unique exemplaire en occasion qui m’attend, rangé par ordre alphabétique dans les longues bibliothèques, paye, et me casse. 

    Je lis beaucoup en marchant, et debout dans le métro. J’arrache les étiquettes jaunes et ouvre. Ma journée disparaît dans les pages de chroniques new-yorkaises à l’humour brut et tranchant. Dans la marge, je remarque que des annotations ont été laissées par l’ancienne propriétaire du bouquin. Dans la chronique petit guide à l’usage des authentiques ambitieux en mal de vocation, Fran Lebowitz crée un genre de test revisité pour explorer sa personnalité et nous permettant de choisir une orientation professionnelle (parmi lesquelles : pape, impératrice, dictateur, héritière ou parvenue). La précédente lectrice (car j’ai décidé que c’était une femme) a mis une croix sur les réponses qui lui ressemblent le plus. 

    Comparer ses réponses à celles d’une parfaite inconnue sur un test est une activité beaucoup plus sexy que d’y répondre seule sur la plage dans l’attente d’un signe sur le retour de l’être aimé. On se sent à la fois confuse, comprise et unique. Quand, à la question « Parmi tous ces noms, mon préféré est… » je trouve insensé qu’elle réponde « Ira » quand « Jim Bob » fait partie des choix proposées, je souris qu’elle ai coché « un livre » à « Je ne sors jamais sans… » ; ou « le fils des voisins » au lieu de Paul McCartney à « La première fois que j’ai eu le béguin, c’était pour… ». Je lève les yeux au ciel quand elle répond que « La première chose que je sauverai dans un incendie… » serait « mon mec ». J’ai un fou rire qui retentit dans toute la rue quand je me rends compte que je pourrais cocher toutes les réponses de « Je me sentirais plus en sécurité si j’avais… » à savoir « assez d’argent » (ce qu’elle a coché aussi), « un gros chien », « une mutuelle » ou « la Garde suisse ». 

    Dans les chapitres suivants, je suis un peu déçue de la voir moins souligner, encadrer un paragraphe ou mettre un petit cœur sur certaines affirmations. Elle disparaît peu à peu pour me laisser profiter pleinement de la lecture. Ça me rappelle qu’il y a des années j’avais répondu à un autre test dans je ne sais plus quel magazine, probablement en vacances, qui cherchait à connaître mes lectures et m’avait demandé « Quel est le dernier livre qui vous a fait rire ? ». J’avais trouvé la question difficile, et du coup triste à mourir de ne pas savoir y répondre par autre chose que « Hamlet » (au secours). Aujourd’hui, j’aurais répondu différemment, par une femme.